Vivre ailleurs

De l’art d’être une mère fouettarde en Chine

enfant expat shanghai

Avant j’étais parent en France, et j’étais considérée (surtout par moi-même) comme une mère cadrante mais à l’écoute. Une sorte de mix personnel entre éducation bienveillante (j’écoute mon enfant, j’essaie de comprendre ses émotions, je lui explique pourquoi il ne doit pas faire ça ou ça, c’est une petite personne blablabla) et sévérité bien placée (bon maintenant yen a marre, tu vas au coin !). Cela m’allait assez bien, j’avais presque l’impression d’être une mère acceptable la plupart du temps. Certes, je galérais plus souvent qu’à mon tour avec mes rejetons (deux douces personnalités du type Attila ascendant Pol Pot) mais comme dirait ma mère « les chats font pas des chiens » donc après tout je n’avais qu’à pas torturer mes parents lorsque j’étais enfant. Mais ça, c’était avant.

Car un beau jour nous avons pris nos enfants sous le bras pour nous envoler pour la Chine. Choc culturel, adaptation, je ne vous fais pas le topo. Et dans les turbulences de l’adaptation nos terreurs n’ont pas changé de personnalité – c’eût été trop beau – et ont même fait preuve d’une légère aggravation à coup de « je déteste la Chine, je veux qu’on reparte tout de suite en France, ouiiiiiiiiiiiiiin ». Et c’est là qu’il faut s’accrocher comme on peut à ses repères éducatifs parce qu’on a vite compris que selon les critères locaux nous étions des parents franchement moches. Le choc culturel c’est aussi ça.

 

Pour vous aider à vous y repérer, voilà ma petite synthèse des bonnes pratiques éducatives en Chine :

Commandement n°1 : tu ne laisseras point pleurer un enfant.

Je ne parle pas là d’une quelconque réflexion sur doit-on laisser ou non les enfants pleurer pour qu’ils s’endorment seuls dans leur lit. Non, je parle d’enfants plus grands expérimentant une contrariété quelconque et exprimant leur mécontentement par ce qui est à leur portée : les pleurs. Un enfant en Chine doit être gaoxing (content) en toutes circonstances. Après tout il aura assez de sa vie d’adulte pour se confronter à la dureté de l’existence.

Je n’ai rien contre l’idée. Sur le fond je suis plutôt pour le fait que mes enfants soient gaoxing eux aussi. Mais dans la pratique je me suis vite rendu compte qu’à l’aune des critères locaux j’étais une mère abominable. Car du premier commandement découlent quelques règles additionnelles qui ne collent pas tout à fait à l’éducation à la française.

  1. Corolaire n°1 : tu ne gronderas pas ton enfant

Non. Jamais. Et ce quel que soit son comportement. Tu ne le frustreras en aucune circonstance, tu ne lui expliqueras jamais les conséquences de ses actes, tu ne lui demanderas pas de dire bonjour ou merci, tu riras de le voir se rouler par terre ou frapper une personne âgée ou hurler à plein poumons pour avoir une glace, ou tout autre attitude qui le classerait parmi les enfants affreusement mal élevés en France. Evidemment, tu ne leur diras jamais non. Quand on y pense c’est une règle de bon sens parce que gronder un enfant risque de l’amener à pleurer (ces petits êtres se laissent si aisément contrarier) et donc à enfreindre le commandement n°1. Et tu n’enfreindras pas le commandement numéro 1 sans passer publiquement pour un bourreau d’enfant. CQFD.

  1. Corolaire n°2 : Tu ne puniras pas ton enfant.

Dans la même veine, il est hors de question de punir ou réprimander son enfant d’une quelconque manière. Mettre son enfant au coin semble être considéré ici comme une sorte de torture primitive qui va les traumatiser à vie, proportionnellement aux cris qu’ils poussent parce que vous les y avez collés. Notre nounou s’est longtemps mise elle-même dans un coin (par solidarité ?) avec une mine toute pâle et malheureuse lorsque je punissais l’un des enfants. Au bout de trois ans elle a fini par se rendre compte qu’avec nos dictateurs en herbe se contenter de dire gentiment « non non, ne fais pas ça » n’a strictement aucun effet, alors que les cris et la punition si. Bref. J’ai perverti notre nounou chinoise en la convertissant à mes méthodes barbares, je suis non seulement une mère indigne mais aussi un agent corrupteur de l’étranger.

  1. Corolaire n°3 : Des bonbons tu lui donneras

Si par malheur et malgré toutes vos précautions votre enfant pleure tout de même, filez lui vite un bonbon pour qu’il arrête. Même s’il pleure parce que vous lui avez refusé un deuxième ou un troisième dessert. Et même s’il est en surpoids. Qu’est-ce que le surpoids face au drame d’un enfant qui pleure ? Si vous persistez à lui faire les gros yeux pour lui montrer votre mécontentement dans un lieu public – par exemple le métro – attendez-vous à ce qu’un petit vieux ou une petite vieille vienne lui filer un bonbon, même pas en douce. Pour le consoler d’avoir des parents aussi cruels que vous, qui non seulement le laissent pleurer mais qui le font pleurer en lui assénant des reproches aussi injustes et gratuits que « arrête de taper ton frère ! » Ils ne sont pas du tout en train de ruiner vos efforts éducatifs, ils essaient de rendre vos enfants gaoxing malgré le grand malheur d’avoir des parents comme vous.

  1. Corolaire n°4 : Le laisser faire ce qu’il veut tu feras

Les enfants sont si créatifs et expressifs. S’ils vous tapent pour exprimer leur mécontentement (ou juste leur agressivité de terrible two), n’y voyez qu’une manière d’exprimer librement leur personnalité. Si vraiment vous tenez à lui dire non, ne vous en faites pas, votre ayi (nounou) s’empressera de se faire taper à votre place plutôt que de risquer de voir votre enfant pleurer parce que vous lui aurez interdit de frapper. Eh oui, ici taper un adulte n’est pas un problème, surtout s’il s’agit de votre employé. Vous accrocher à vos repères si franco-français de respect des gens en général et des adultes en particulier prouve juste que vous n’êtes pas encore totalement adapté à la Chine.

 

Commandement n°2 : une bête à concours tu en feras

Paradoxalement, ici les enfants ont le droit de tout faire sauf de ne pas devenir des bêtes à concours. Cours du soir, d’anglais, de danse, d’escrime, de musique et de tout ce qui fera d’eux de parfaits futurs adultes CSP+, ça c’est obligatoire dans la bonne société dont vous êtes censés faire partie. Ne pas les avoir mis au violon à 4 ans alors qu’ils n’en avaient aucune envie n’est qu’une preuve supplémentaire de votre inaptitude à la parentalité. Vos collègues chinois vous demanderont avec un étonnement poli pourquoi vous ne les y avez pas forcés. Quant à savoir si les enfants chinois sont gaoxing de devoir avaler tout ça, l’histoire ne le dit pas.

 

Commandement n°3 : ton nouveau-né ne sortiras pas

Si vous accouchez en Chine, il faudra enfin vous accommoder d’une tradition importante : une jeune mère et son nourrisson ne sont pas censés sortir au grand air pendant tout un mois. Si malgré cela vous n’en faites qu’à votre tête (ou que vous allez bêtement faire faire le passeport de votre bébé au consulat dans les délais), ne vous étonnez pas d’encourir réflexions outrées, injonctions à rentrer chez vous ou regards haineux à la mère visiblement maltraitante ou inconsciente que vous êtes. Exposer ainsi un nourrisson aux mauvais esprits, on n’a pas idée non plus.

 

Voilà, maintenant tout est clair : passer par la case départ sur un jet de dé de 10 000 km vous a fait passer de mère à peu près normale directement à mère fouettarde, et sans toucher 20 000 francs. Alors puisqu’assumer de rentrer en Europe dans quelques années avec des enfants élevés à la chinoise risque d’être un poil difficile, il vous reste à endosser votre nouveau statut avec classe et détachement. Mère fouettarde peut-être, mais avec un chic à la française s’il vous plait !

 

Tara Bond,

Le grand bond au milieu, Shanghai blog

 

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