Bilinguisme

Les retards et troubles du langage oral

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Il y a eu ce retour en France l’été dernier et les vacances passées avec les cousins. C’est à cette occasion que vous avez pris conscience du décalage entre le niveau de langage de votre enfant expatrié et celui de son cousin pourtant plus jeune de quelques mois. Parfois aussi, ce sont les amis français venus découvrir votre nouveau lieu de vie qui, au détour d’une conversation, vous avouent qu’ils ne comprennent pas un traître mot du discours de votre cher Loulou de 4 ans. Quelquefois, c’est simplement en visionnant les vidéos de vos deux aînés que vous réalisez que votre petit dernier parle nettement moins bien qu’eux au même âge. Il se peut aussi que vous lisiez tous les livres sur le développement de l’enfant et que vous vous inquiétiez depuis un moment au sujet du langage de la prunelle de vos yeux mais que votre chère moitié s’obstine à dire que c’est normal et que lui/elle-même a parlé très tard.

Dans tous les cas, si vous vous posez des questions concernant le langage de votre enfant, il ne faut pas hésiter à consulter un professionnel de santé. Vous pouvez en parler à votre médecin généraliste ou à votre pédiatre, qui pourra vous rassurer ou vous diriger vers un orthophoniste pour un avis plus spécialisé. Le bilan orthophonique permet de faire le point et de décider si une prise en charge s’avère nécessaire ou non.

S’il est vrai que chaque enfant évolue à son propre rythme, un coup de pouce extérieur peut permettre d’accélérer le processus. L’orthophoniste est présent pour répondre aux multiples questions des parents, pour les guider afin d’aider leur enfant à progresser et pour proposer à l’enfant des activités visant à améliorer son articulation, sa parole et/ou son langage.

 

Définitions des notions de « articulation », « parole » et « langage »

L’articulation est la combinaison de mouvements produits par les organes bucco-phonateurs (langue, lèvres, palais, voile du palais…) pour parvenir à la production des sons du langage.

Pour produire par exemple le son [t], la pointe de la langue doit venir s’appuyer de manière brève et tonique sur la face interne des incisives.

La parole peut être définie par le choix et l’ordonnancement des sons dans une syllabe, puis dans un mot.

Par exemple, une erreur de parole courante chez la plupart des enfants porte sur le mot « spectacle » prononcé « pestacle ».

Le langage a, quant à lui, deux versants :

– le versant expressif consiste dans le choix et l’ordonnancement des mots dans une phrase pour donner une information ;

– le versant réceptif est la compréhension d’un message oral, c’est-à-dire de la signification des mots ainsi que de leur agencement dans une phrase.

Si je dis « Le chat mange la souris », l’information donnée n’est pas la même que « La souris mange le chat ». C’est ici l’ordre des mots qui permet de varier le sens.

Lorsque l’enfant apprend à parler, il est normal qu’il tâtonne et fasse des erreurs. Parfois cependant, ces erreurs persistent anormalement dans le temps ou bien ont une telle importance qu’elles perturbent la communication de l’enfant. C’est alors qu’un bilan orthophonique peut être nécessaire afin de mettre en évidence d’éventuels troubles du langage oral.

 

Les retards et troubles du langage oral

Il existe différents retards et troubles du langage oral mais les trois plus fréquemment rencontrés sont les troubles d’articulation, le retard de parole et le retard de langage. Un enfant peut présenter un seul de ces troubles mais il est fréquent que deux voire trois d’entre eux coexistent chez un même enfant.

  • Les troubles d’articulation

S’il est normal qu’un jeune enfant ne parvienne pas immédiatement à prononcer des sons tels que [ch] et [j] ou les sons [r] ou [l] en position intermédiaire comme dans « marteau » ([mato]) ou « prend » ([pen]) par exemple, il est toutefois nécessaire qu’une prononciation quasi similaire à celle d’un adulte s’installe entre 3 et 5 ans.

Quand l’enfant n’a pas trouvé de lui-même comment prononcer un ou plusieurs sons du langage, l’orthophoniste va alors évoquer le terme de « trouble d’articulation » qui peuvent être de trois types : les distorsions (un zozotement par exemple), les omissions (son absent) et les substitutions (son remplacé par un autre).

L’enfant n’en a souvent pas conscience et c’est son entourage qui va par exemple remarquer que le son [ch] est systématiquement remplacé par le son [s] dans son discours (trouble d’articulation de type « substitution »). Exemple : « chat » devient [sa]. Le fait de reprendre l’enfant n’y change rien, malgré toute la bonne volonté dont il peut faire preuve.

 

  • Le retard de parole

Il s’agit dans ce cas d’un enchainement altéré des sons au sein des mots qui est constaté dans les productions verbales de l’enfant au-delà de 4 ans. Lorsque les altérations sont très nombreuses, elles peuvent rendre le discours de l’enfant incompréhensible.

Certains sons peuvent être absents (ex : [pati] pour « parti ») ou apparaitre dans un mauvais ordre (ex : [carb] pour « crabe ») dans certains mots, alors qu’ils seront bien employés dans d’autres mots et bien prononcés une fois isolés. L’enfant parlera par exemple d’un [mato] au lieu d’un « marteau » mais pourra dire correctement le mot « robot », signe qu’il ne s’agit pas d’un défaut d’articulation du son [r].

 

  • Le retard de langage

Il est constaté lorsque le développement langagier de l’enfant présente un décalage par rapport aux âges ordinaires d’acquisition des différentes structures linguistiques.

Le premier signe pouvant interpeller l’entourage est une absence de langage persistant au-delà de 2 ans.

D’autres signes qui, au lieu d’être transitoires, persistent dans le temps, peuvent alerter :

– l’absence de mots-phrases (ex : « pati » signifiant « mon frère est parti à l’école »),

– la production d’énoncés grammaticalement incorrects, avec par exemple dans verbes non conjugués (ex : « Nina venir » au lieu de « Nina va venir », « chat manger » au lieu de « le chat mange »),

– une syntaxe perturbée avec des phrases construites dans un ordre aléatoire (ex : « livre donne à moi »),

– un vocabulaire réduit (ex :le mot  « voiture » employé pour désigner tous les véhicules, du tracteur au camion).

Tous ces signes concernent le versant expressif du langage. S’il est vrai que la compréhension orale de l’enfant est souvent moins touchée, il est toutefois rare qu’elle soit complètement indemne dans le cas d’un retard de langage. L’enfant peut ainsi avoir des difficultés à comprendre un vocabulaire précis ou des phrases contenant par exemple des pronoms (ex : « je vais avec toi » à distinguer de « nous allons avec toi »).

 

Le cas particulier des enfants plurilingues

Les âges ainsi que les modalités d’acquisition des différentes composantes du langage doivent toutefois être nuancés en présence d’enfants plurilingues et ce, pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, différents paramètres peuvent influencer le niveau de langage de l’enfant dans ses deux (ou plusieurs) langues:

l’âge d’acquisition d’une deuxième langue (acquisition simultanée de deux langues avant 3 ans en milieu bilingue ou acquisition successive d’une seconde langue après 3 ans) ;

– le degré d’immersion dans chacune des langues,

– le contexte d’apprentissage des langues (milieu familial, scolaire…),

– la situation d’utilisation : chacune des langues peut remplir une fonction différente et donc être investie différemment suivant le degré d’intérêt de l’enfant,

– le statut des langues parlées : sont-elles valorisées de la même façon par l’entourage de l’enfant ?

 

Il faut ensuite distinguer, dans le développement du langage de l’enfant bilingue, des particularités  considérées comme normales dans ce contexte de plurilinguisme :

pour un enfant bilingue simultané, un stock de vocabulaire réparti dans les deux langues et donc, inférieur pour chaque langue à celui d’un enfant monolingue.

une période de mutisme (en cas de bilinguisme successif) : lorsque l’enfant apprend une seconde langue après 3 ans, il peut, dans un premier temps, n’utiliser que mimiques et gestes pour communiquer,

la production de phrases incorrectes ou de formules toutes faites : après la phase mutique, l’enfant tente de s’approprier sa seconde langue en essayant de copier au mieux ce qu’il entend autour de lui. Son niveau de langage dans cette deuxième langue sera alors moindre que celui d’un enfant monolingue.

l’utilisation du « code-switching » ou l’alternance des codes : l’enfant emprunte des mots à sa langue L1 lorsqu’il utilise sa langue L2 et inversement. Si ce phénomène s’explique au départ par un manque de vocabulaire dans l’une et l’autre langue, sa persistance est aujourd’hui souvent considérée comme une ressource langagière servant les fonctions de communication. Ainsi, cela peut parfois s’expliquer par le fait qu’un mot n’existe que dans l’une des deux langues.

L’évaluation du langage d’un enfant plurilingue doit donc s’appuyer sur un grand nombre de ses éléments biographiques. Chaque histoire familiale est différente et chaque bilinguisme est unique. C’est en s’appuyant sur tous les éléments récoltés que l’orthophoniste pourra poser son diagnostic et proposer une éventuelle prise en charge (Voir cet article sur Comment trouver un orthophoniste quand on vit à l’étranger).

 

Anne-Laure HITTINGER, orthophoniste

al.hittinger@gmail.com

www.e-orthophonie.net

Sur Facebook: AL Hittinger

 

Sources :

Coquet, F., Ferrand, P. (2004). « Rééducation des retards de parole, des retards de langage oral ». In Les Approches Thérapeutiques en Orthophonie, tome 1 Prise en charge orthophonique des troubles du langage oral. Isbergues : Ortho-édition.

Eme, E. (2015). « Les troubles du langage dans les situations de bilinguisme : troubles spécifiques ou vulnérabilité psychique ? » In Bilinguisme aspects neurocognitifs. ANAE, N˚136-137 ; p.283-293.

Lefebvre, F. (2008). « Guide d’information pour la prise en charge orthophonique de patients bilingues ». Mémoire présenté en vue de l’obtention du Certificat de Capacité d’Orthophoniste. Nantes.

Kail, M. (2015). L’acquisition de plusieurs langues, Paris, PUF.

Sanson C. (2010). « Troubles du langage, particularités liées aux situations de bilinguisme ». In : Enfances & Psy, 3/2010 (n° 48), p. 45-55.

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