Vivre ailleurs

Vivre en Haïti, quelle part d’exotisme ?

vivre haiti

Sur le papier, ça a l’air idyllique : une île ! On voit déjà la carte postale : les palmiers, la mer turquoise, le sable chaud, les mojitos ! Sans parler de l’adjectif : exotique ! On sent les jus frais sirotés à la paille, le chapeau en paille justement, la paille des parasols et les fruits savoureux dont le jus dégouline sur les joues rebondies de nos enfants dorés et chéris.

Soit.

Ça se gâte lorsqu’on commence à comprendre : « Ah mais ce n’est pas à Tahiti que vous habitez ? Ah bon… ». Soupir de déception.

Et là, lorsque je lâche les cinq lettres de mon nouveau pays d’accueil, je note diverses réactions sur le visage ébahi de mon interlocuteur. La majeure partie du temps (en gros s’il n’y a pas eu de cyclone ni de tremblement de terre dernièrement), les gens n’ont aucune idée de ce qui se passe sur cette petite partie des Antilles.

De Tahiti, on a conservé quelques lettres mises dans le désordre. Mais pour le cliché, vous repasserez.

Nous avons choisi de vivre en Haïti. Et Haïti, pour commencer, ce n’est PAS une île. C’est un pays qui fait partie d’une île… Nuance.  Ça casse le mythe, non ? Pas tellement en fait.

 

S’expatrier en Haïti, pays de tous les contrastes

Je me souviens lorsque j’ai pris l’avion avec mon bébé de deux mois et mon mari direction chez nous sur la grande île d’Hispaniola. Regards fuyants des passagers qui eux filaient pour la partie voisine : la République Dominicaine, pour aller, justement, se faire dorer la pilule sans finir sur la paille. Autre refrain, autre rengaine. Regards fuyants donc, moues sceptiques, sourcils dressés, bras croisés.

Mais quelle mouche vous a piqué ? Quelle idée d’emmener vivre son enfant sur cette terre hostile ? Je veux dire, alors que quand même vous êtes Français ! Vous n’êtes pas ‘’obligés’’ !

J’imagine les images qui pullulent dans leur esprit au moment où ils prononcent ces mots d’un air entendu : enfants soldats, misère humaine, organisation humanitaire, chanson caritative (bin oui ‘’Haïti chérie’’, quoi !) dictature féroce, catastrophe climatique. Les pauvres.

Et alors ? Leur vision est-elle totalement fausse ? Non plus.

Comme toujours, il s’agit de nuancer, un peu, son propos.

Haïti c’est le pays de tous les contrastes. Quand on y vit, quand on y élève son enfant, il faut aménager le rêve, s’accommoder du paradoxe.

 

Question hygiène, s’inscrire entre raison et paranoïa

Ne répétez pas que vous lavez votre enfant à l’eau du robinet ! Sous peine d’entendre certaines compatriotes plus expérimentées s’offusquer : quelle mère indigne ! Mieux vaut les baigner dans l’eau minérale ! Pour leur défense, c’est vrai qu’elle a parfois une drôle de couleur l’eau qui s’écoule dans la baignoire. Quant à l’odeur… elle est variable. Pour ma part, j’ai pris le risque d’y tremper tout de même mon fils et sans mauvaise surprise à ce jour. J’ai même appris que lesdites professionnelles de l’hygiène sont revenues à un bain plus traditionnel en découvrant le prix de la facture de bouteille mensuelle ! Mieux : il parait que l’eau du robinet favorise l’immunité des bébés…

En revanche, question biberon et autres tétines ou jouet à grignoter, la sécurité s’impose : ce n’est pas parce qu’il y patauge en toute impunité que votre enfant doit boire l’eau du robinet ! Alors, comme à l’ancienne époque en Europe : on stérilise tout. N’en déplaise aux nouvelles normes européennes bobos qui sont beaucoup plus ouvertes à ce sujet. Notez bien qu’ici on trouve seulement des tétines coniques à l’américaine donc évitez d’habituer votre enfant à celles qu’on trouve le plus souvent en France… Comme dans tous les domaines, il s’agit de trouver un équilibre entre la névrose totale et le laisser-aller fatal.

 

Le moindre déplacement est un challenge

On nous déconseille de sortir des voitures dans la capitale lorsqu’on est expatrié. Cette capitale a même acquis le surnom “République de Port au Prince” tant elle diffère du reste du pays en terme de démographie ! Tous les déplacements se font donc en machine (voiture). Et à Port-au-Prince, la circulation est un nœud sophistiqué que même les meilleurs marins ont du mal à défaire ! Entre les tap-tap (autobus locaux), les camions, les innombrables moto-taxis, les nombreux piétons, les blocus (embouteillages) à toute heure de la journée, la chaleur, les moustiques porteurs de zika ou de dengue, le sens de circulation des routes qui varie d’un mois à l’autre, les routes barrées par les manifestations, les noms des rues qui n’existent plus et j’oublie les policiers zélés qui créent des bouchons là où la circulation était fluide juste avant leur arrivée…

Bref. Pour se déplacer, c’est compliqué. En tant qu’expatrié, on se doit de tenir compte des messages de l’ambassade qui nous informe de là où on peut passer en sécurité, on organise tout avant le départ car impossible de savoir quand on part à quelle heure on est sûr d’arriver !  Pour le même trajet, le temps peut doubler ou tripler sans qu’on comprenne toujours ce qui en est l’origine.

Encore plus qu’en France, il est nécessaire de s’organiser pour ne pas se retrouver, en pleine nuit, avec le réservoir d’essence vide au milieu du quartier de Cité Soleil ou encore les pneus crevés alors que des manifestants sont en train de vous charger ! Et s’il y a un bébé, raison de plus pour emporter de quoi tenir un siège… au cas où !

Mais une fois qu’on est arrivé sur les plages des côtes au Nord comme au Sud, la carte postale est vraie : cocotiers, lagon à l’eau transparente, côte escarpée, poisson grillé. Fantasme total. Le jeu en vaut la chandelle ! Les plages ont conservé une beauté sauvage.  Vive les pâtés de sable et les roulés boulés dans les vagues ! Vive les poissons, le corail, les homards (langoustes locales). Par contre, il faudra s’habituer au compas (musique locale) qui sort des enceintes à plein tube, ce qui n’est pas pour calmer les enfants hyper excités à l’idée de pouvoir, enfin ! gambader à l’air libre.

Mais en Haïti, qu’on se le dise, on « jwi lavi » et c’est assez clair pour ne pas avoir besoin d ‘être traduit.

 

Devenir polyglotte

Sur le papier, Haïti est francophone. En réalité, tout le monde ici est trilingue… Ou plus ! Ainsi, pour survivre, il faut maitriser le français pour les démarches administratives ou pour briller dans un cocktail d’intellectuels, l’anglais chez le dentiste, le créole dans la rue. En effet, le créole est parlé par toute la population, l’espagnol est maitrisé à cause de la proximité avec la République Dominicaine, l’anglais sert au tourisme et au commerce, le français est appris par tradition. Du coup, on va à la toilette, le tonton n’est pas forcément de notre famille, on n’oublie pas son laptop ni sa boite lunch avant de partir au travail, on achète donc des diapers pour son bébé qui est si cute, si on veut des cheveux lisses, on demande de lavar y marcar.  Pour corser un peu plus l’affaire, il n’est pas rare d’entendre un mélange d’au moins trois langues dans la même conversation. Ce qui donne à peu près : « My god ! Sak passé chérie ? »

Quelle chance pour vos enfants qui ne tarderont pas à s’approprier ce mélange. Quelle chance pour eux qui, en rentrant en Europe, serons autonomes pour se débrouiller en anglais, en espagnol. Quelle richesse pour notre langue française qui s’épanouie, qui se colore, qui bat une mesure moins uniforme.

Par contre, il sera compliqué parfois de faire le tri et de rendre à chaque expression son origine…

 

Se familiariser avec les armes

J’ai toujours un moment de doute lorsque j’entends une détonation au loin : feu d’artifice ou tir au pistolet ? Le doute subsiste. Les deux explications coexistent. J’ai toujours un petit peu froid dans le dos lorsque je croise un panneau : No gun devant les restaurants, les hôtels, les supermarchés ou encore devant l’école ! C’est vrai que cela est rassurant, en un sens. C’est d’imaginer ce qui se passerait s’il n’y avait pas le panneau qui l’est moins. Les enfants s’habituent à croiser sans arrêt des gardiens… armés qui s’assurent que ces recommandations soient bien suivies. Je vous assure que même si, au début, on a tendance à se dire que c’est un peu excessif, après avoir entendu les premiers coups de feu dans la rue, on finit par s’y faire. On ferme les voitures à clé, on vit derrière les portes closes, on galope dans les jardins protégés. On vit une liberté cachée.

Heureusement les enfants s’invitent beaucoup entre eux et restent soudés : cela permet de créer des amitiés plus fortes, le partage des intimités est favorisé.  Pour bien apprécier le pays, on quitte la capitale. La province est belle, vallonnée, montagneuse, les paysages à couper le souffle. Là, pour le coup, on s’approche sérieusement du cliché exotique. Non les catastrophes naturelles n’ont pas réussi à détruire entièrement le riche patrimoine haïtien. Il fait de la résistance. La nature se tient toujours droite et fière comme la citadelle du Roi Christophe au nord du pays. Elle prend parfois l’allure de la Suisse au détour d’un sentier forestier. Elle offre à nos bambins de la terre rouge, des chemins de terre où se balader, des villages préservés à découvrir, de l’air pur à respirer, un paysage grandiose dans lequel s’abriter.

 

L’éducation des enfants, une priorité

Il ne s’agit pas ici de faire croire que je connais les mœurs de toutes les couches de la population haïtienne. Mais en termes d’éducation, j’ai au moins une certitude : ici personne ne néglige cet aspect. Au contraire, tous les haïtiens se saignent pour permettre à leurs enfants d’être scolarisés. Les parents sont prêts à payer en moyenne 130 dollars par an d’après la banque mondiale pour offrir à leurs enfants une place sur les bancs de l’école (Quand on sait que le salaire moyen en Haïti est de 4 USD par jour). En effet, la majorité des établissements scolaires sont gérés par le secteur privé et pourtant, cela ne décourage pas les parents haïtiens qui misent leur avenir sur la réussite de leur progéniture.

Ainsi, en partant tôt le matin, vous croisez pléthore de jeunes de tous les âges, vêtus de leurs uniformes impeccables, coiffés et apprêtés, sur le chemin de l’école. Quel délice que ces filles aux cheveux enrubannés, ses garçons collés montés, ses cartables soignés. Nul doute qu’ils donnent envie à vos petits de leur ressembler. Nul doute qu’ils donnent envie d’y croire, d’espérer que l’éducation soit la clé d’un futur succès.

Lorsqu’on est parent expatrié en Haïti, on a donc le choix de scolariser ses enfants dans des établissements français, américains, haïtiens où l’enseignement se veut de qualité. Que peut-on espérer de plus lorsqu’on élève un enfant loin de sa terre natale ?

 

En résumé, c’est avec fierté que je dirai à mon commerçant français cet été que mon enfant a passé les premières années de sa vie en Haïti et que j’espère qu’il saura en tirer profit.

J’espère bien l’entendre métisser sa langue, le voir se méfier des apparences, lui apprendre la patience en voiture, le sentir croire en l’école et l’admirer nager comme un poisson dans l’eau.

Dans cette eau caribéenne où il aura baigné depuis tout petit. Dans ce pays classé dans les plus pauvres et pourtant si riche de sa culture mélangée.

 

Lou B Simone est romancière. Elle voyage aux quatre coins du globe depuis sa naissance et ses oeuvres sont empruntes des terres qu’elle découvre. Son premier roman: La Belle Histoire,  paru aux Editions Baudelaire, s’inspire des terres africaines. Son deuxième roman s’est nourri d’Haïti.
Elle publie également des textes courts.
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Heureux comme Ulysse
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3 Comments

  1. Toujours aussi bien écrit. Je suis toujours aussi fan. Ayant vécu 12 ans de ma vie hors de France, ce texte m’a fait faire un joli flash black dans ma vie d’enfant d’expat. Merci.

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